Sur le bord sud de la médina de Marrakech se dressent les vestiges squelettiques du Palais El Badi. Son nom, al‑Badiʿ, provient de l’un des 99 noms de Dieu et se traduit par « l’Incomparable ». Le palais n’avait rien de modeste – le sultan saâdien Ahmed al‑Mansur commença sa construction en 1578 après la bataille des Trois Rois, et il fut autrefois l’un des palais les plus fastueux du monde islamique. Aujourd’hui, la plupart des visiteurs découvrent une vaste cour baignée de soleil flanquée de pavillons en ruine, de chambres souterraines et de nids de cigognes. Pourtant, l’ampleur et l’histoire de la ruine en font l’un des sites les plus évocateurs du Maroc.
Ce guide explore ce qui rend El Badi unique : l’histoire de sa construction et de sa disparition, ce qu’il faut voir à l’intérieur et des conseils pratiques pour organiser votre visite. Les informations s’appuient sur des sources universitaires, des guides de voyage et des rapports récents pour fournir une ressource complète et à jour.
Origines – construire un palais « incomparable »
La bataille des Trois Rois et la vision d’al‑Mansur
Le destin de la dynastie saâdienne change radicalement le 4 août 1578 lorsque les forces marocaines battent une armée portugaise lors de la bataille des Trois Rois. Le sultan Ahmed al‑Mansur hérite du trône après la mort de son frère au combat. La rançon payée par le Portugal pour ses nobles capturés et le contrôle saâdien du commerce du sucre et de l’or lui apportent une immense richesse. Dès les premiers mois de son règne, al‑Mansur conçoit un palais destiné à rivaliser avec l’Alhambra de Grenade et à impressionner les envoyés européens et ottomans. Il baptise le projet El Badi (« l’Incomparable ») et les invités de l’inauguration le compareront plus tard à la huitième merveille du monde.
La construction commence à la fin de l’année 1578 et se poursuit pendant environ quinze ans, avec d’autres embellissements ajoutés jusqu’à la mort d’al‑Mansur en 1603. Le sultan fait venir des artisans de tout le pourtour méditerranéen et de l’Afrique de l’Ouest, importe des colonnes en marbre d’Italie et de l’onyx d’Inde, et paye les matériaux avec du sucre et de l’or. Les chroniqueurs contemporains décrivent des plafonds recouverts d’or pur, des sols pavés de marbre rare et des murs décorés d’intriquées mosaïques zellij et de stuc doré.
Un plan monumental
Le Palais El Badi est conçu comme un complexe de réception centré sur une vaste cour rectangulaire. Les plans historiques montrent que la cour principale mesurait 135 × 110 mètres avec un bassin de 90 mètres de long en son centre. Quatre jardins en contrebas entouraient le bassin et de plus petites vasques jalonnaient les côtés est et ouest, reproduisant à grande échelle le concept de jardin riad. Chaque côté de la cour abritait un grand pavillon surmonté d’une coupole :
- Qubbat al‑Khamsiniya (pavillon ouest), une salle du trône avec 50 colonnes en marbre ;
- Qubbat az‑Zujaj (pavillon de cristal) à l’est, réservé à l’usage privé du sultan ;
- Pavillon Vert (nord), qui accueillait peut‑être les ambassadeurs étrangers ;
- Qubbat al‑Khayzuran (sud), menant aux quartiers des femmes et aux hammams.
Autour de ces pavillons se trouvaient plus de 350 pièces – salles d’audience, appartements privés, hammams, cuisines, entrepôts et passages souterrains. Le complexe abritait également des jardins d’agrément et une mosquée privée dans le cadre du vaste ensemble royal saâdien.

Déclin – du palais doré à la ruine romantique
La gloire d’El Badi fut de courte durée. Après la mort d’al‑Mansur en 1603, ses héritiers se livrent à des guerres civiles et le palais tombe à l’abandon. Lorsque la dynastie alaouite accède au pouvoir, le sultan Moulay Ismaïl ordonne de démanteler le palais ; son marbre, son or et ses décorations sont transportés à Meknès pour construire sa propre ville impériale. Ce dépouillement dure plus d’une décennie, et au début du XVIIIᵉ siècle El Badi n’est plus qu’une vaste ruine. La remarque d’un bouffon à la cour lors de l’inauguration – selon laquelle il deviendrait une « magnifique ruine » – se révélera prophétique.
Pendant des siècles, le site sert de pâturage et d’abri pour les chouettes. Des fouilles archéologiques dans les années 1950 permettent de cartographier le plan du palais et de dégager les jardins en contrebas. Ces dernières années, de nouveaux espaces d’exposition ont été aménagés et la chaire (minbar) du XIIᵉ siècle de la mosquée Koutoubia – une chaire en cèdre et en ivoire finement sculptée – y est exposée.
Séisme et restauration
Le 8 septembre 2023, un séisme de magnitude 6,8 secoue la région du Haut Atlas marocain. La secousse provoque des fissures dans les salles d’exposition et les murs d’El Badi. Des réparations d’urgence permettent de rouvrir le palais en moins d’un mois, et un programme de restauration de 31,7 millions de dirhams est en cours. En septembre 2025, les autorités indiquent que les travaux sont achevés à environ 40 %. Malgré les dégâts, le palais est resté ouvert aux visiteurs et continue d’accueillir des événements culturels.
Ce qui rend El Badi spécial
Une échelle qui stimule l’imagination
La plupart des voyageurs arrivent en s’attendant à des salles ornées et découvrent au contraire un squelette à ciel ouvert de murs et de bassins vides. Pourtant, l’ampleur de la cour principale, presque grande comme deux terrains de football, traduit immédiatement l’ambition du projet d’al‑Mansur. Les orangers plantés dans les jardins en contrebas, les bassins réfléchissants asséchés et les murs massifs en pisé créent un paysage surréaliste parfait pour la photographie. Grimper aux terrasses panoramiques sur les remparts permet d’admirer des vues imprenables sur les toits ocres de Marrakech et les lointaines montagnes de l’Atlas. Ces perspectives élevées aident à apprécier le plan du palais et sa relation avec la médina environnante.
Cigognes et faune
L’une des surprises d’El Badi est sa colonie de cigognes blanches. Ces grands oiseaux nichent sur les remparts toute l’année ; le claquement de leurs becs s’entend bien avant qu’on ne les voie. Les guides de voyage signalent que les cigognes sont devenues un symbole du palais et que de nombreux cafés voisins portent leur nom. Observer les cigognes planer au‑dessus du site ou nourrir leurs petits au printemps ajoute une dimension vivante à des ruines autrement statiques.
Passages souterrains et expositions
Les cavités souterraines du palais servaient autrefois de cuisines, de réserves et même de prisons. Aujourd’hui, ces couloirs frais accueillent des expositions de poteries, de pièces de monnaie et de photographies qui racontent l’histoire du palais. L’une des pièces maîtresses est le minbar de la mosquée Koutoubia, une chaire en cèdre sculptée en 1137 avec des motifs géométriques et des calligraphies en or et en argent. L’accès au minbar peut nécessiter un billet supplémentaire.
Vues depuis les remparts
Grimper sur les remparts offre des panoramas sur les toits de Marrakech et les sommets enneigés de l’Atlas. Beaucoup de voyageurs considèrent la terrasse comme le meilleur endroit de la ville pour photographier les cigognes à hauteur d’œil ou observer le coucher du soleil sur la médina. Les passerelles en hauteur permettent également de mieux comprendre la symétrie du site.
Événements culturels et patrimoine vivant
Malgré son état de ruine, El Badi reste un élément de la vie culturelle de Marrakech. Le Festival national des Arts populaires et le festival d’humour Marrakech du Rire utilisent sa vaste cour comme scène. Les guides mentionnent aussi que le Festival folklorique de Marrakech s’y déroule chaque année en juin. Ces spectacles remplissent l’ancienne cour de musique, de danse et de lumière, rappelant aux visiteurs que le palais n’est pas qu’un monument statique mais un lieu culturel vivant.
Préparer votre visite : informations pratiques
Horaires et billets
- Horaires d’ouverture : Le palais est ouvert tous les jours ; la plupart des sources s’accordent sur des horaires de 9 h à 17 h, bien que certains guides mentionnent une fermeture à midi. Arriver tôt le matin ou en fin d’après‑midi permet d’éviter la chaleur de midi.
- Tarifs : En 2026, l’entrée coûte environ 100 dirhams marocains (MAD) pour les visiteurs étrangers, avec un petit supplément pour voir le minbar de la Koutoubia. Des sources plus anciennes indiquaient 70 MAD, et certains guides mentionnent encore 10 MAD ; les prix ont nettement augmenté ces dernières années.
Se rendre au palais
El Badi se situe dans le quartier de la Kasbah au sud de la médina. Il se trouve à environ 15 minutes à pied de la place Jemaa el‑Fna et à quelques minutes des tombeaux saâdiens. Les taxis ou les calèches peuvent vous déposer à l’entrée ; les habitants l’appellent « Palais El Badi ». De nombreuses visites guidées combinent El Badi avec les sites proches.
Ce qu’il faut apporter et combien de temps prévoir
- Durée de la visite : La plupart des visiteurs passent entre 90 minutes et deux heures à explorer le site, y compris les terrasses et les expositions souterraines. Prenez le temps d’absorber l’ampleur des lieux et de prendre des photos.
- Chaussures et protection solaire : Le terrain est irrégulier et comporte des marches. Prévoyez de l’eau, de la crème solaire et un chapeau, car une grande partie de la cour n’offre pas d’ombre.
- Accessibilité : Certaines zones au niveau du sol sont accessibles, mais de nombreuses parties nécessitent de monter des escaliers et les aménagements pour les personnes à mobilité réduite sont limités.
- Guides : Engager un guide local à l’entrée peut enrichir votre visite, car la plupart des panneaux sont en français ou en arabe.
Attractions à proximité
Un itinéraire pratique d’une demi‑journée combine El Badi avec des sites historiques voisins. Les tombeaux saâdiens se trouvent à seulement 300 m, le Palais Bahia est à environ dix minutes au nord, et Jemaa el‑Fna est à 15 minutes. Si vous disposez d’une journée entière, la mosquée Koutoubia et le Jardin Majorelle sont accessibles en taxi. Beaucoup de voyageurs aiment commencer par El Badi le matin, poursuivre avec les tombeaux et le Palais Bahia, et finir sur la place Jemaa el‑Fna pour le déjeuner ou le coucher du soleil.

Ce à quoi s’attendre et ce qu’il faut vivre au Palais El Badi
### Attendez‑vous à des ruines, pas à l’opulence
Lorsque les voyageurs recherchent Palais El Badi, beaucoup imaginent des salles dorées et des chambres aux mosaïques chatoyantes. En réalité, le palais que vous verrez aujourd’hui est un squelette de grès – des siècles de pillage et de démontage ont laissé une coque à ciel ouvert là où brillaient autrefois marbre et stuc. Les chroniqueurs de voyage soulignent qu’il vous faudra faire appel à votre imagination pour évoquer la splendeur d’origine. Un blogueur note qu’El Badi « n’est plus le spectacle de grandeur qu’il était à son apogée », mais que les ruines restent fascinantes. Les visiteurs qui s’attendent à quelque chose comme le Palais Bahia découvriront au contraire une cour austère et ensoleillée ; la beauté réside dans l’échelle et les strates d’histoire.
Ce que vous verrez et ferez
- Cour principale et jardins : La première impression est celle de la vaste cour centrale, avec son bassin réfléchissant asséché qui s’étire au milieu et les orangers plantés dans les carrés des anciens jardins en contrebas. Faites le tour de cet espace lentement pour apprécier sa monumentalité et imaginer les fontaines et plantes exotiques qui le remplissaient autrefois.
- Chambres souterraines : Des escaliers dissimulés mènent à des voûtes souterraines qui abritaient autrefois cuisines, hammams et cachots. Aujourd’hui, ces salles présentent des expositions et une histoire photographique de la Kasbah. Certains auteurs préviennent que les entrées des cachots ne sont pas signalées ; cherchez donc de petites ouvertures dans la cour.
- Minbar de la Koutoubia et musée : Dans les galeries souterraines se trouve le minbar du XIIᵉ siècle de la mosquée Koutoubia, une chaire en cèdre sculptée en 1137 avec de la calligraphie en or et en argent. Les salles voisines accueillent le Musée de la photographie et des arts visuels de Marrakech et d’autres expositions temporaires.
- Cigognes : Des dizaines de cigognes blanches ont élu domicile à El Badi. Elles nichent sur les remparts, et le claquement de leurs becs est souvent la première chose que l’on entend en arrivant. Les cigognes sont tellement liées au palais que les cafés et restaurants voisins portent leur nom.
- Terrasses panoramiques : Grimpez sur les remparts ou les terrasses du toit dès le début de votre visite pour profiter des vues panoramiques sur Marrakech et les montagnes de l’Atlas. Le site TicketLens conseille de monter avant de traverser la vaste cour, tant que vous avez encore de l’énergie, pour capturer des photos des cigognes et de l’horizon.
- Événements : Chaque mois de juin, le palais accueille le Festival national des Arts populaires, durant lequel des danseurs folkloriques, musiciens et acrobates se produisent et les bassins sont remplis d’eau. Le complexe abrite également des expositions temporaires et a servi de décor au festival folklorique de Marrakech.
Conseils pratiques
- Heure et chaleur : Comme le palais est une ruine à ciel ouvert, prévoyez d’arriver tôt (vers 9 h, à l’ouverture) pour éviter la chaleur et l’éblouissement de midi. Certaines sources en ligne indiquent une ouverture à 8 h, mais les voyageurs rapportent que les portes ouvrent souvent à 9 h.
- Apportez de l’eau et une protection solaire : Il y a très peu d’ombre ; portez des chaussures confortables, emportez de l’eau et appliquez une crème solaire.
- Commencez avec le billet de base : Un billet standard donne accès à la cour et aux terrasses ; vous pourrez décider sur place de payer un supplément pour le minbar ou d’engager un guide.
Gérer vos attentes
Si vous arrivez en espérant des salles fastueuses, vous risquez d’être déçu. Venez plutôt pour l’atmosphère et l’histoire. Vous tenir dans la cour vide, écouter les cigognes et imaginer les ambassades reçues ici vous donne une sensation concrète de l’âge d’or marocain. Les visiteurs remarquent souvent la tranquillité et l’espace par rapport aux ruelles étroites de la médina. Comme le note un guide, la raison de visiter est que l’absence est la principale exposition ; les ruines racontent elles‑mêmes l’ascension et la chute d’une dynastie.
El Badi n’est pas un palais aux mosaïques intactes et aux pièces dorées – ces splendeurs ont été emportées il y a trois siècles. Ce qui le rend spécial, c’est le sens de l’échelle, les histoires cachées dans ses murs, le contraste entre ruine et beauté, et les cigognes vivantes et festivals qui l’animent. En vous tenant dans la vaste cour, entouré de murs en terre et de ciel bleu, vous percevez en un clin d’œil la montée et le déclin d’une dynastie. Le site apporte également un contexte à la médina de Marrakech, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, et à l’héritage architectural des Saâdiens. Pour les passionnés d’histoire, les photographes et tous ceux qui sont curieux de l’âge d’or marocain, El Badi offre un voyage inoubliable dans le passé.


